• Le constat est connu : l'« anti-terrorisme » guerrier est bien plus meurtrier que le mal qu'il entend combattre. Plus, il est désormais établi que les moyens qu'il met en oeuvre - notamment les bombardements aériens et la torture, dont la pratique est pourtant dénoncée officiellement par les États-mêmes qui en font usage - contribuent à nourrir la violence « terroriste ». Comment alors comprendre l'apathie qui mine les sociétés occidentales à ce sujet ?
    Pour répondre à cette question, il faut appréhender comment les violences commises par les professionnels de la guerre de l'espace euro-atlantique sont naturalisées, autrement dit, comment l'opposition socialement construite entre des violences légitimes et d'autres illégitimes est constitutive de « cadres de guerre » qui justifient l'action des militaires en l'institutionnalisant. Mathias Delori montre que l'établissement de tels cadres passe par la constitution des populations entières en purs objets de discours : les « dégâts collatéraux » n'ont en effet pas droit à la parole. Livrant une enquête magistrale sur les opérations de racialisation et de déshumanisation qui sous-tendent les violences commises par les sociétés libérales au nom de la défense de la « vie bonne », il met au jour la manière dont ces dernières, derrière un cosmopolitisme de façade, hiérarchisent incessamment la valeur des vies humaines.

  • Le 7 janvier 2015, deux individus cagoulés s'introduisirent dans la rédaction du journal Charlie Hebdo et ouvrirent le feu, assassinant onze personnes, ainsi qu'un policier, lors de leur fuite. Le lendemain, un troisième terroriste tuait une policière municipale puis, le surlendemain, attaquait un supermarché cacher, commettant quatre autres meurtres. Les auteurs de ces attentats furent tués par la police, non sans avoir revendiqué leurs actes au nom d'Al-Qaïda.
    Ces attaques, l'émoi qu'elles ont suscité et les réactions de l'appareil d'État constituent un événement qu'il convient de mettre en perspective. C'est ce que cet ouvrage se propose de faire. Il relève un paradoxe. D'un côté, les attentats de janvier 2015 s'inscrivent dans une tradition politique ancienne en grande partie occidentale dans sa généalogie et dont l'appropriation récente par des groupes islamistes radicaux n'a modifié ni les modes opératoires ni l'inscription dans un projet fondamentalement politique. D'un autre côté, ces attentats ont majoritairement été perçus comme originaux, étrangers aux traditions occidentales et culturellement marqués par les croyances religieuses - en l'occurrence musulmanes - de leurs auteurs. Cet ouvrage éclaire ce paradoxe en montrant que des mécanismes de pouvoir puissants médiatisent et construisent notre perception du terrorisme.

    Gilles BERTRAND est maître de conférences, co-directeur du parcours de master « Politique internationale », chercheur au Centre Emile Durkheim à Sciences Po Bordeaux.
    Mathias DELORI est chargé de recherche au CNRS, co-responsable de l'axe « Sociologie politique de l'international » du Centre Emile Durkheim de Sciences Po Bordeaux.

empty